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Les noirs aux Etats-Unis
Par André Girod
Question délicate qui est encore très sensible à la suite de l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche. Pourtant quiconque visite les Etats-Unis, en particulier les grandes villes, se rendra compte très vite de ce problème. Que ce soit New York ou Chicago, l’agglomération compte des quartiers blancs et surtout des quartiers noirs. La population est d’origine Afro-américaine et s’est établie pour la plupart des cas à la suite d’un transport d’esclaves des côtes africaines.
Il n’y a pas encore très longtemps, des Américains noirs ignoraient la date exacte de leur naissance et surtout les lieux et dates de naissance de leurs parents ou grands-parents. A Cedar Rapids, en 1965, notre médecin de famille, Percy Harris, était le seul médecin noir dans la ville. Il était venu du Sud mais créa une polémique. Pourtant « Medical Examiner « ( Médecin légiste) pour le « Linn County », il avait un rôle important dans la communauté. Sa femme Lileah eut 12 enfants. Or un soir, un groupe de Blancs lança des pierres à travers les vitres de son salon avec des insultes racistes. J’eus l’occasion de le voir quelques jours plus tard mais il ne voulait pas porter plainte de peur d’envenimer la situation. C’était un homme doux qui savait ce qu’il risquait en venant exercer dans une ville comme Cedar Rapids qui comptait très peu de Noirs et tous concentrés dans un quartier assez mal famé. Lui avait choisi une très belle maison dans un endroit huppé au milieu de la population blanche. Mais il avait jugé que son rôle important dans la communauté et ses gains lui permettaient de s’installer où il voulait. Mal lui en a pris car ce qui était visé n’était que la couleur de sa peau. Chose intéressante, étant né dans le Sud d’une famille d’esclaves, il ne connaissait pas sa véritable date de naissance... et il était médecin !
Ce ne fut pas le premier Noir avec qui j’avais établi une relation amicale puisqu’en 1960,nous avions été refusés dans les bars de la ville de Kansas City (Missouri) car nous étions accompagné d’un Noir.
A mon arrivée à Chicago, l’impression que je ressentis était franchement mauvaise. Il faut dire que l’on pénétrait dans la ville de Chicago en train, en traversant le quartier noir. La première fois en août 1959, j’avais été profondément choqué et troublé de voir par la fenêtre, l’état de ce quartier. Les maisons en bord de voie ressemblaient à des taudis avec vitres cassées, voitures désossées sur les trottoirs, agglutinement de jeunes au coin des rues, pauvreté qui rampait dans les chaussées défoncées. J’avais eu un sursaut car je m’étais demandé ce qu’était cette Amérique dont personne ne parlait. La vision des Etats-Unis comme elle apparaissait à travers les journaux et magazines était plaisante et apparaissait faite pour les blancs, classes moyennes. Personne de sensé n’osait s’aventurer dans cette partie sud de Chicago. Quand on visitait le bord du lac, le long de Shore Avenue, tous les passants s’arrêtaient à hauteur du Field Museum.
Pourtant le quartier sud avait connu une véritable prospérité dans les années trente puisque c’était le quartier des professeurs de l’Université de Chicago, dont le vaste campus s’étendait au sud de « Congress Avenue ». Toutes les demeures étaient bourgeoises en pierre de taille et abritaient les membres des diverses facultés de l’Université mais aussi de nombreux professionnels. Mais dans les années cinquante sous la poussée d’une émigration venant du sud, ouvriers qui travaillaient dans les abattoirs et dans les aciéries du sud de la ville, les classes aisées abandonnèrent le quartier. Les belles résidences furent squattées par des familles entières et laissées dans un état lamentable.
Lorsqu’en 1976, j’eus l’occasion de me rendre dans ce quartier, il y avait déjà un élan, de la part de familles noires, classe moyenne supérieure ( upper middle class), de reconquérir cette magnifique section au bord du Lac Michigan. Les maisons furent rachetées les unes après les autres et restaurées dans leur splendeur initiale. Des vedettes vinrent s’installer : Mohamed Ali, le champion du monde de boxe, Mickael Jordan, le roi du basket-ball et plus tard, Barack Obama, le futur président.
J’ai eu la magnifique occasion de visiter cette section sud de Chicago et d’y travailler. Un jour de janvier 1976, je reçus dans mon bureau de Cedar Rapids, une lettre venant du quartier noir de Chicago. Rien ne l’indiquait sur l’enveloppe sauf peut-être l’adresse : South Creiger. Elle émanait d’un nommé John Moore, professeur à l’Université « Valley » plus au sud. Dés que ma secrétaire, Jill, regarda sur le plan de Chicago, elle m’indiqua que l’adresse était en plein cœur du quartier noir de Chicago. Elle me conseilla fortement d’oublier cette lettre, nous avions suffisamment de communes américaines ( toutes blanches) pour remplir les classes frano-américaines. C’était trop dangereux, juste à côté des HLM « Cabrini Green Housing Project ». Leur réputation de quartier violent où le nombre de crimes était des plus haut en Amérique, n’était plus à faire. Beaucoup d’amis à qui je demandais s’il valait la peine d’y aller, me déconseillèrent même d’approcher. Un blanc était bon uniquement mort. Deux agents de police ( cops) venaient de tomber dans une embuscade et avaient été tués.
Pendant plusieurs jours je réfléchis mais j’étais tenté par l’expérience. Je contactai John Moore en secret et pris rendez-vous avec lui au cours d’un après-midi : moins dangereux que le soir ou la nuit. Alors un copain de Saint-Louis à qui j’avais rendu visite me fit voir qu’il avait un 9mm dans sa boite à gants s’il avait à s’aventurer dans un quartier noir. Il me donna les consignes suivantes que j’ai notées précieusement dans un livre :
Chapitre 26
Chicago et son quartier noir
« Reprenons notre démarche pour avoir d’autres classes.
Alors après avoir fait face au problème racial de Cleveland, je pouvais affronter celui de Chicago. J’acceptai de rencontrer John Moore une fin d’après-midi dans le sud de Chicago. Venant de Ménilmontant, quartier populaire, je pensais que traverser le sud de Chicago ne présentait pas plus de dangers. Mais des amis américains à qui je parlais de ma décision, me conseillèrent les précautions suivantes : D’abord un gros calibre dans la boite à gants, ce que me montra plus tard Louis Young le représentant Air France à Saint- Louis, Missouri, lorsque je visitai la ville en sa compagnie. Ensuite s’assurer du plein d’essence avant de pénétrer dans le quartier car s’arrêter dans une station service pour acheter du carburant risquait de mal se terminer surtout si l’on était blanc. Troisième conseil : bien connaître le chemin le plus rapide pour regagner la RYAN HWY 90, autoroute qui traversait Chicago. Quatrième conseil : verrouiller ses portières. Cinquième conseil, le plus important : ne pas s’arrêter si votre voiture est touchée par un autre véhicule. Bien au contraire, filer le plus rapidement possible vers l’autoroute. C’était le début du « car jacking » qui consistait à faire sortir le conducteur pour le dévaliser ou le tuer, ce qui s’était produit dans une affaire retentissante à Miami. Deux touristes anglais avaient loué une voiture à l’aéroport. Le signe distinctif de l’agence de location était sur la voiture et ne laissait aucun doute sur l’origine du véhicule. Le conducteur s’arrêta pour constater l’accident et les deux furent tués sur le champ.
Je suivis les conseils à la lettre. Le matin, moment assez tranquille, je fis et refis le trajet lieu de réunion- autoroute en repérant chaque coin de rue, chaque allée, chaque feu. Je pus alors parvenir à la 90 en moins de 10 minutes. Le réservoir évidemment était plein, mais je ne m’achetai point d’arme à feu quoiqu’à cette époque la vente était libre et sans aucune formalité. A Chicago on se procurait un revolver comme on achetait un paquet de cigarettes.
J’eus une seule fois un accrochage mais je ne m’arrêtai pas pour faire un constat. La rampe de l’autoroute était en vue et je m’y engouffrai. »
Je décidai d’associer le groupe de Chicago avec un autre venant du nord, enfants tous Blancs. La petite ville de Streamwood comptait surtout des Américains de la classe moyenne, technicien supérieur ou employés de bureau. Un milieu assez modeste mais qui voulait offrir cette expérience à ses enfants.
Lorsque ces parents apprirent que leurs chers petits allaient vivre en France avec des Noirs, la réaction fut terrible :
Extrait du livre : la classe de neige franco-américaine :
« John m’expliqua alors qu’il avait assez de parents pour former une classe de neige pour cette année et qu’il avait une institutrice diplômée pour s’en occuper ainsi qu’une animatrice bilingue. Il me proposa de rencontrer les parents et me fixa un soir et un lieu, une église baptiste du quartier qui servait aussi d’endroit de répétition pour des chœurs de Gospel. Et ce soir-là en attendant les familles, j’eus droit à un extraordinaire concert de Gospel, mémorable souvenir où j’étais le seul petit blanc parmi les spectateurs.
La réunion eut lieu sous les meilleures hospices : la classe d’une vingtaine d’enfants se forma et la préparation commença en septembre. Je retournais régulièrement voir John, les parents et les enfants le soir souvent vers 20 heures et quittais l’église à 22 heures. Jamais je n’eus la moindre sensation de danger, étant bien rôdé dans mes sorties aussi discrètes que rapides.
Une autre lettre personnelle d’un père de famille était aussi parvenue au bureau de Cedar Rapids. Elle avait été envoyée de Streamwood, banlieue nord de Chicago, milieu classe moyenne avec des maisons entourées de jolies pelouses.
Le père, David Danley, d’après le “Lerner Voice Newspapers” du 17 décembre 1975 , « spent eight months collecting information on the program. He now feels comfortable enough with the program to recommend it He got his first information in March and met with Girod, then attached to the French Embassy. » ( Le père a passé 8 mois à récolter des renseignements sur ce programme. Il est maintenant suffisamment réconforté par ce programme pour le recommander. Il eut ses premiers renseignements en mars et rencontra Girod alors attaché à l’Ambassade de France» . Ce projet l’avait tellement touché pour sa valeur éducative qu’il avait écrit à son « Congressman » ( Membre du Congrès à Washington), Philip Crane pour lui demander de rendre les enfants «Ambassadeurs officiels » des Etats-Unis en France. Ce qui fut fait ! Puis il fit la requête auprès de la Municipalité de Streamwood de proclamer Janvier comme le mois des « French-American Snow Classes » dans la ville. Ce qui fut fait aussi. Et chaque jour des bulletins à la radio et un reportage hebdomadaire à la télévision locale décrivirent la grande aventure des enfants de Streamwood en classe de neige. L’arrivée sur la lune n’aurait pas eu autant de succès. La France gagnait sur tous les tableaux !
Mais j’insiste sur ce point depuis le début du récit : il n’était pas évident pour des parents américains si proches de leurs enfants jusqu’à l’adolescence, si anxieux de les protéger contre vents et marées, si suspects des étrangers d’avoir confié leurs blondinettes et leurs blondinets de dix ans à un homme seul qui était venu leur vanter la beauté de la France, la richesse de la langue française et la grandeur du patrimoine. Le tout en s’initiant au ski !! Danley le dit au « Lerner Voices » : « Danley feels a certain amount of uneasiness about sending a 10 year old girl that far, but it is an opportunity for them to mature. » “ Danley a une certaine appréhension à envoyer une fille de 10 ans si loin mais c’est une opportunité pour eux de mûrir. »
Pourtant David Danley avait gardé une porte de secours au cas où il y aurait danger. Il l’explique à Pat Garcia, News Editor du Lehner Voice :
« Danley has taken additional precautions, including obtaining passports for himself and his wife and getting special insurance to make sure that Sharon will be taken care of should anything happen. »
( Danley a fait faire des passeports pour lui et sa femme et prit une assurance complémentaire!). Le danger non prévu par David Danley allait surgir non de l’étranger mais de chez lui. L’explication suit !
En effet ce père de famille avait eu vent des classes de neige franco-américaines par le même article du « Chicago Daily News » ( 4 janvier 1975) et souhaitait faire participer sa fille. Un coup de téléphone me fixa un rendez-vous pour la fin d’avril. Lorsque j’arrivai chez lui, il y avait une poignée de parents qu’il avait réussi à convaincre à venir écouter ma proposition. Une heure plus tard la majorité était partie prenante de l’expérience et dans la semaine qui suivit douze enfants étaient inscrits. Ce n’était pas suffisant pour former une classe et j’allais la refuser lorsque Versailles m’indiqua le nombre de places dont je disposerais au chalet d’Abondance. La classe de Chicago était trop juste ( 20 pour 32 places). Pour faire plaisir à Cadoret qui souhaitait remplir l’établissement, j’imaginai de combiner la classe de Chicago et celle de Streamwood. Le chiffre était atteint et je pouvais accepter le groupe de Streamwood. Les parents avec mon accord nommeraient une personne bilingue pour les préparer et les accompagner. Tout aurait roulé sur du velours si dans mon idéalisme déplacé, je n’avais voulu faire travailler Chicago et Streamwood « together » - (ensemble). Cette idée était fortement imprégnée de naïveté, d’innocence et de bonnes intentions. Mais nous étions dans l’Amérique des années 70, peu de temps après les grands sursauts du racisme sudiste. Pourtant là nous étions à Chicago, loin de l’Alabama ou du Missouri. L’intégration se faisait doucement et d’une façon irréversible. Je communiquai vers le début de septembre avec ce père de famille devenu coordinateur du programme pour son groupe. Quand il entendit le nom de Versailles, il fut fou de joie, nous lui avions confié une ville de prestige. J’ajoutai avec une certaine désinvolture que son groupe serait avec des enfants de Chicago. Il y eut un silence soudain, j’entendais une lourde respiration au bout du fil. Puis une voix sourde me dit furieusement à l’oreille :
-« Des négros ! »
La réputation de la ville de Chicago était connue à travers les Etats-Unis : Chicago… negro…
Surpris par la brutalité du ton et l’implication d’un racisme dépassé dans son grognement, je restai interloqué quelques secondes puis je répliquai : « Non…non… Américains … » sachant pertinemment que ma réponse était ridicule. Mais je voulais gagner du temps.
- « Des négros américains, n’est-ce pas ? » la voix était cassante.
-« Oui et pourquoi ? » dis-je calmement
- « Je ne veux pas que ma fille soit assise à côté d’un négro ! Ce sont des violeurs ! Il y en a plein les prisons ! » A l’époque l’expression « afro-américain » n’était pas utilisée pour indiquer un noir américain. A propos des prisons, ce père avait raison : le taux d’occupation par les noirs des établissements pénitenciers à l’époque dépassait les 70% pour seulement 30% de la population. En 2008, le taux n’a presque pas changé : proportionnellement un noir américain a plus de chance de terminer en prison qu’un blanc sauf qu’aujourd’hui un afro-américain peut entrer …. A la Maison Blanche !
Je commençais à sentir la moutarde me monter au nez et je voulais mettre fin à ce dialogue indécent. Alors je me servis d’une arme à double tranchant : « Si vous voulez annuler, vous pouvez le faire et vous serez entièrement remboursé ! »
Deux stratagèmes à cette réplique : je n’avais jamais promis à quelque parent que ce fût que l’autre classe ( française ou américaine ) serait de la même race, du même milieu socio-économique que la leur. Le but de participer était de vivre une aventure unique où les enfants de toutes sortes se mélangeaient. Par principe les frais occasionnés par une annulation sur sa demande auraient dû être couverts par les parents et non par nous. Mais c’était se lancer dans des procédures interminables que je ne voulais pas. Légalement nous aurions eu raison mais légitimement, il y avait danger de se voir éclaboussés malgré notre bonne foi. De plus nous avions très vite la possibilité de remplacer son groupe car les demandes affluaient.
Nouveau silence sur la ligne. Puis : « Ne pourriez-vous pas nous changer de ville – il était prêt à accepter Saint-Denis ! – et de classe ? »
La négociation commençait et à cet instant mon esprit s’aiguisa. Il acceptait de laisser partir le groupe pour la bonne raison qu’il aurait été obligé de dire à sa fille Sharon et aux copines, Michelle, Tirza ou Roberta qui avaient commencé la préparation et rêvaient de partir en France que, pour une question de race, elles devaient rester chez elles. L’explication serait venue du père, non de moi et cette confrontation aurait été orageuse. Un bon point pour nous. Il fallait jouer serré mais être ferme sur mes principes : je décidais et je refusais de présenter un catalogue en papier glacé et en couleurs : faites votre choix : des yeux bleus, une petite brunette, un gros joufflu, un fils d’avocat, de médecin, que sais-je ?, comme on vend les charmes de filles slovaques par correspondance.
- « Votre classe est trop petite pour occuper un chalet et je dois la combiner avec une autre classe et la seule qui puisse être associée à la vôtre est celle de Chicago. Mais, continuai-je pour ne pas lui laisser le temps de jeter un autre argument, les enfants de Chicago sont tous enfants de médecins, d’avocats. Ce sont de formidables familles et je souhaiterais organiser une rencontre un samedi ou un dimanche entre vos deux groupes. »
J’avais marqué un point capital car je savais par les questionnaires des parents de Streamwood que leur professions – ce qui n’était pas déshonorable en soi, je l’avoue – étaient plombiers, artisans, employé de banques ou fonctionnaires. Lui David Danley était pompier. Milieu socio-économique nettement inférieur à celui de Chicago et j’avais vu les maisons des uns et des autres et il n’y avait pas photo de qui avaient les plus gros revenus et la meilleure éducation.
- « Et où aurait lieu cette rencontre ? » Cela sentait le piège à plein nez : au sud de Chicago dans le quartier noir : jamais les parents de Streamwood n’auraient accepté de venir dans ce coupe-gorge : un blanc là-bas, c’est un mort !!
- « Voyons, dis-je, chez vous dans votre ville et cela permettra à ceux de Chicago de prendre l’air et d’aller à la campagne vous voir. J’aurais pu aussi bien dire : « Et aller voir les paysans du coin ! » Je m’abstins mais mon intonation traduisit un peu ma pensée.
Quelques jours plus tard, rendez-vous fut organisé pour un pique-nique : hamburgers, saucisses, ketchup, brownies et fudge !
Il fallait maintenant prendre contact avec John Moore et lui expliquer la situation. Quand il apprit que son groupe serait associé à celui de Streamwood – il ignorait où se trouvait ce patelin ! – il répliqua que ce serait formidable pour ses enfants. Blanc était déjà la couleur de la peau des Versaillais alors quelques blancs de plus !! Il parlerait à ses parents de la date.
C’est ainsi que, à la mi-octobre, par une très belle journée, comme un convoi funéraire, une file de voitures noires quitta le sud de Chicago pour monter vers le nord. L’arrivée des véhicules fut remarquée dés l’entrée de Streamwood. La plupart des parents noirs possédaient des Cadillacs, signe extérieur de richesse – plutôt de réussite aux Etats-Unis. On aurait dit une réunion des parrains de la mafia !! Eberlués, les parents de Streamwood s’étaient regroupés, presque serrés les uns contre les autres, prêts à former un carré de charrettes pour se défendre contre la tribu hostile qui débarquait. Là je dois dire que pour ceux qui ne connaissent pas les noirs et leurs mœurs, il y avait de quoi resté bouche-bée lorsque les parents du sud de Chicago sortirent des voitures : décrire la scène comme étant haute en couleurs est un euphémisme ! Les femmes avaient comme des robes longues, fourreaux en satin noir et les hommes portaient larges chapeaux et costumes trois pièces. Quant aux enfants, les filles avec leurs dentelles et les garçons avec leurs nœuds papillon, on se serait cru au Carnaval du Mardi-Gras à la Nouvelle Orléans ! Les yeux des blancs leur sortaient presque de la tête, eux qui étaient en « Oshkosh Bigosh » sorte de bleu de travail rayée ou en blue jean et chemise à fleurs. Comme il faisait beau, les vestes tombèrent, les chapeaux se retrouvèrent au bord des tables ou sur les bancs, les gamins montrant l’exemple en ôtant leurs accessoires pour être à l’aise pour jouer au baseball avec les petits blancs.
Je fis la présentation rapide des parents et avec désinvolture leur demandai de se servir et de se mélanger aux tables pour mieux se connaître. Je faisais le boulot qu’auraient dû faire les politiciens américains depuis des décennies. Le soleil aidant ainsi que la bière, nous eûmes bientôt un vaste rassemblement de gens qui allaient vivre, à travers leurs enfants, la même aventure. Tous se quittèrent quelques quatre heures plus tard, les blancs rassurés et les noirs fiers d’avoir été invités par des blancs et respectés par eux.
Un mois plus tard, les parents de Streamwood acceptèrent de revoir les parents noirs dans une église du sud de Chicago. Un convoi bien encadré par des armoires à glace noires fut organisé à la sortie de l’autoroute jusqu’à l’église. Et enfin une ambiance fort cordiale s’instaura pendant le buffet très richement garni.
Mais David Danley n’en démordait pas : fini ce regroupement forcé avec des noirs. Il le dit ouvertement dans le même article du « Lehner Voices » :
« I feel so strongly about it ( French American Snow Class) that I think every fifth grade student should have the opportunity to participate, although I realize that’s not possible. I would like, though, to be able to make up a class from the Streamwood-Bartlett-Hanover Park area next year.”
( Je crois que chaque enfant de CM2 devrait avoir l’opportunité de participer, quoique cela ne soit pas possible. Pour l’année prochaine, je voudrais composer une classe ( entière !) dans la région Streamwood, Bartlett, Hanover Park ( tous blancs !)
Avec Versailles nous fîmes la répartition suivante dans les chambres de quatre : 2 Versaillais, 1 blanc de Streamwood et 1 noir de Chicago. Tout se déroula à merveille et des gosses noirs et blancs repartirent, les meilleurs copains du monde !
Mais ce mélange de races ne se fit pas toujours dans la plus grande sérénité et avec le succès attendu. Si je passe à l’année 1981 c’est encore dans le cadre des classes de neige franco-américaines.
La première expérience de la classe de neige à Chicago où les enfants du quartier noir et ceux de Streamwood avaient été mis ensemble, avait porté ses fruits : une entente cordiale et des amitiés fortes s’étaient établies entre les participants. Au retour, spontanément, les parents s’étaient retrouvés à Chicago puis à Streamwood pour partager les photos et les commentaires de leurs enfants. Mais ces enfants noirs venaient de familles aisées, stables où l’éducation était primordiale.
Cette expérience fut tentée dans d’autres villes dont Cleveland. Mais c’est un autre article.
En 1970/80 la discrimination était encore évidente et surtout il y avait une réaction viscérale de la part de nombreux blancs américains. Les Noirs étaient admirés pour leurs prouesses sportives, genre Mickael Jordan ou Mohamed Ali mais pas pour leurs qualités intellectuelles. Pourtant les parents de Chicago étaient avocats, médecins, hommes d’affaires mais le préjugé datait de longtemps et avait du mal à s’effacer dans l’esprit des Blancs. Ce fut une lutte constante et en cela je fus aidé par des hommes et des femmes extraordinaires. Je leur rendrai hommage plus tard.
André Girod
(Photo d'ouverture - John White: Portrait of Black Chicago)






