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Ilkya 
Livre I – « Demain le soleil était noir » 
par André Girod  -  Editions Publibook

Pour en savoir plus : Le Blog d'André Girod

CHAPITRE 16

 

    Le 13 novembre 1991, South Bend, Indiana, USA à 20 heures 28

 

    notre_dame_410 
Dans l'arène des temps modernes qu'est devenu le stade, les supporters avides de passion et de sensations fortes, retrouvaient, par la voix, le geste, le comportement, les instincts les plus innés et les plus primaires qu'ils s'empressaient de refouler au fond d'eux-mêmes dés que la curée était terminée. De par l’infernal raffut que produisaient deux cent mille poumons, la populace, « faisant grant et horrible noise » ressemblait à un énorme animal préhistorique presque le Léviathan mythologique, un monstre hystérique aux multiples pattes, aux yeux à facettes qui voyaient dans un angle de vision de trois cent soixante degrés et aux bouches déformées par l'enthousiasme, la joie, la déception ou la colère. Les gradins circulaires encerclaient la pelouse comme une vague rugissante qui venait battre les rochers avec une pluie d'embruns. Les mouvements des spectateurs parfois ondulaient en frissons multicolores et donnaient à l’enceinte une forme de lèvres sensuelles, une béance ovale qui aspirait goulûment comme des fruits mûrs, les joueurs dont les fuites dans tous les sens les faisaient ressembler à des insectes sur le point d'être écrasés.

 

      Par cette nuit d'encre, accentuée encore par une couche de bas nuages dont les baudruches allaient soit le soir-même soit le lendemain se déchirer et se vider de leurs flocons de neige légers comme des plumes, les ovations, à chaque phase de jeu qui soulevait la phratrie comme un seul être, repoussaient les ténêbres par-dessus les auvents des tribunes. "Le collectif en fusion fait peur" rappelait un psychologue et l'exemple d'un match de football américain, tout comme l'émulation d'un tournoi de football dans une lice du Brésil, ne faisaient que renforcer son observation. D'après le spécialiste de l'approche biologique de la sociologie, Henri Laborit, et il se base sur des expériences menées par Bliss et Ailion sur des souris, lorsqu'on "prend des individus appartenant à des groupes variés ainsi constitués et donc étrangers les uns par rapport aux autres" et qu'on "les réunit dans un espace étroit, l'agression psychique est considérable, comme le montre l'hypertension artérielle irréversible qui s'établit alors". Or un stade est comme un laboratoire, les conditions sont réunies pour agir sur les systèmes nerveux et sanguin et il en découle, aux instants pathétiques d'un combat implacable entre deux équipes, une humeur tendue qui peut résulter dans des postures provocatrices : des paroles méchantes peuvent conduire à des actes de violence insensée. Et il suffit qu'un mirliton, minable effendi de bande grisé par ses disciples, un petit caporal en redingote grise, la main contre l’estomac ou un autre en imperméable froissé, la mèche folle et la moustache en bataille entre dans un état de rage, un "sham rage" si bien défini par les anglo-saxons pour que la bagarre initiale dégénère en un pugilat collectif puis en émeute générale. Et si de plus la parole inflammatoire s’ajoute à la véhémence adulatoire de l’instant, un genre « Lorsque nous nous rencontrons, le merveilleux de notre union s’empare de tous. Chacun d’entre nous ne peut me voir et je ne peux voir chacun d’entre vous. Mais je sens et vous me sentez. » alors toute rencontre peut s’achever dans un gigantesque rassemblement de Nuremberg. A entendre vibrer les infrastructures du cirque sous le rugissement incontrôlé de près de cent mille spectateurs, tous aussi mordus les uns que les autres et se partageant en deux camps excités à en découdre, l’observateur neutre avait raison de trembler. Les membres du service d'ordre sont toujours inquiets jusqu'à la dernière minute, moment où en principe retombera l'agressivité souvent verbale de chacun.  Ils sont prêts à intervenir par la force s'il le fallait.

 

      giants_410Pourtant même si l'expression faciale ou corporelle de tous avait pu paraitre imprègnée de sauvage exaspération, les organisateurs de cette fête primitive et frustre savaient que l'encouragement aussi féroce qu'il pût sembler ne dégénèrerait pas en un désordre indescriptible. Le tocsin ne sonnerait pas, la « merdaille animée de mauvais esprits » et les   « malintentionnés » ne pousseraient pas à la révolte des « Maillotins » de mars 1383 à Paris. On était encore entre gens du monde dans cette université. Les sociétés démocratiques par ses fils barbelés législatifs, ses murailles de pierres médiatiques, ses colliers sociaux et ses piloris économiques avaient su éviter le pire. Il n’était plus question de tolérer les débordements antiques où à la ferveur du sacré, sacrifices, excès, orgies, gaspillages étaient motifs à régénération de la race. L’Amérique n’était pas – ou plus – les îles Fidgi ou les îles Sandwich de la fin du XIXe siècle. La mort du roi devenait le signal de l’hallali : les tribus asservies envahissaient la ville et tous les brigandages y étaient commis : pillages, vols, tueries, incendies, femmes obligées à se prostituer publiquement pliées en deux pour mieux dégager l’ébrasement du vasistas et du soupirail de leur case.  A l’expiration de leur équipe, libations et fornications restaient les seuls vestiges autorisés d’une exaltation sans retenue. Cris et gestes, parfois bris de glaces et voitures calcinées libéraient les impulsions les plus ignobles. D'un seul coup, en un éclair, la monotonie du quotidien, la routine d’une navrante existence s’effritaient, cédant le pas aux chants gutturaux scandés par mille bouches, danses promiscuiteuses, frottis langoureux. La masse compacte grouillante inonde les entours, ondule de contorsions rythmées, dévoyées. « On est tellement en dehors des conditions ordinaires de la vie, dira Durkheim, et on en a si bien conscience qu’on éprouve comme le besoin de se mettre en dehors et au-dessus de la morale ordinaire. » Evidemment à chaque victoire de l'équipe locale, il y avait un excèdent d'emballement qui se déversait dans les rues environnantes sous forme de concert de klaxons ou de banderoles agitées avec une tempête de cris de joie que seule la bière dans les bars voisins et l'amour à la hussarde dans les coins sombres pouvaient calmer. Alors  les étudiants qui, pour la plupart formaient le gros de la multitude, s'empressaient d'aller célébrer à leur manière et par loges séparées un peu partout dans le campus. Ils n’allaient pas plus loin dans leurs élucubrations au contraire de leurs parents ceux de la « nouvelle vague » après 68. Les jeunes forment à présent la génération « pas de vague ». L'éducation qu'il suivait dans cette université catholique, la plus importante des Etats-Unis, y était pour quelque chose. Leur équipe, Notre Dame Irish, reflètait, dans son sacerdoce en général et sur le terrain en particulier, les principes inculqués à des chapelets d'enfants de familles irlandaises depuis sa fondation par le père Edward Sorin et perpétués par ses successeurs dont le père Hesburgh et le père Malloy.

 

     Le tableau, au-dessus du virage, immense panneau électronique qui passait souvent des messages ou des informations annonçait : "Notre Dame 24, visitors 23" et la pendule indiquait encore 2 minutes 49 secondes.

 

     Le ballon se trouvait dans le camp opposé, les Hawks de l'Université de l'Iowa, Université publique à la réputation de farouches combattants. Ils avaient gagné leurs six derniers matches. Les avants formèrent deux lignes face à face et attendirent la remise en jeu. Leurs équipements, des harnais qu'ils portaient sous leur maillot, leur casque avec protége-dents et les genouillères leur donnait l'allure de pachidermes carapaçonnés, que les cornacs allaient lancer dans une bataille de titans. Les cuisses déformées par les muscles tendus sous une culotte moulante, s'arrimaient au sol pour prendre l'appui nécessaire à résister à la ligne adverse puis à l'enfoncer dés que le sifflet retentirait. Tel un tournoi du Moyen-Age avec le protocole de ses joutes, les règles étaient précises et toute erreur ou dérobade était alors sanctionnée par une pénalité.

 

      Dans toutes les universités américaines le prestige et l’honneur ne reposaient pas sur les «  forts en thème » mais sur les «  durs à cuire » qui formaient l’élite sportive de l’établissement. L’équipe de «  football » en était la plus réputée. Elle représentait comme ce fut le cas des tournois jusqu’à la fin du XIIe siècle, la « militia », le ramassis d’hommes allentiers, vavasseurs, serviteurs, croquants de rang modeste –aux Etats-Unis ceux des ghettos noirs – dont la seule qualité requise était la force brutale et l’inconscience qui les faisaient livrer des rixes sans merci. Tout faible, infirme, peultre, femme en étaient exclus. Toute nouvelle recrue est soumise à un régime draconien de vassalité et de fidélité au fanion, au motto de l’université. La dépendance de leur succès les rapproche des « gregarii », « ignobiles », «pageuses » et «villani» que souligne le devoir d’obéissance aveugle à leurs maîtres. Ce sont les nouveaux «  paysans et ouvriers-chevaliers, colons armés au statut social mal défini » qui ont pour seule et unique mission de rapporter le trophée convoité. Ils défendent l’honneur de leur patrie, de leur tribu, de leur clan, de leur « alma mater » en prêtant le serment de Charlemagne au pape Léon III : « A nous, avec le secours de la piété divine, de défendre partout au dehors de l’église du Christ, contre les attaques des Païens et les ravages des Infidèles et de veiller au dedans de faire reconnaître la foi catholique. » Par des affrontements dignes de ceux des XIIe et XIIIe siècles, ils s’équipent pour mener des combats semblables à ceux décrits dans le Roman de Thèbes ou chantés par Chrétien de Troyes. La même ferveur immense que l’on retrouve dans une coupe du monde, le même aspect guerrier non sans risque même exutoire à la violence jusqu’à présent libérée dans des guerres sans vergogne avec la possibilité cependant de sortir de sa médiocre condition, de devenir le héros du jour, général à vingt-cinq ans et de recevoir récompense des valeurs enfin reconnues et un nouveau Conon de Béthune, journaliste à l’Equipe ou au Des Moines Register, dans un style de littérature courtoise, approuvera cette soif de gloire, cet orgueil – superbia-, reconnaitra l’envie de tous envers ce magnifique chevalier et le chantera en un cantique délirant :

          « Et saicent bien li grand et li menor

            Ke la doit ou faire chevalerie

            Ou on conquiert Paradis et honor

            Et pris et los et l’amor de s’amie. »   

 

         Le pilier du centre de l'équipe des Hawks, ces Païens modernes, après avoir conféré avec ses co-équipiers pour déterminer quelle tactique et quel coup fourré ils allaient utiliser pour faire avancer le jeu vers le terrain ennemi, se redressa, tapa dans les paumes de ses partenaires puis prit le ballon des mains de l'arbitre. La rangée était formée : les centurions de l’actualité sportive, accroupis, tendus sur leurs jarrets s'apprêtaient à se ruer sur ceux d'en face. Dans un bruit de carapaces qui s'entrechoquent, de cuirasses qui claquent les unes contre les autres, d'écailles qui bruissent, ils se redresseraient ensemble et tenteraient de percer la défense adverse afin d'ouvrir une brèche dans laquelle se jetterait le porteur de la balle. A moins que le joueur qui s'en emparât d'entre les cuisses de celui qui le remettrait en litige, ne fît quelques pas de danse en arrière, jetant un coup d'oeil vers le fond du terrain afin de reconnaitre la position des avants et repèrer le mieux démarqué pour recevoir la passe. S'il en voyait un bien placé, d'un coup d'épaule répercuté dans le poignet, il lancerait le ballon, d'un tir tendu. Le joueur averti sauterait pour le bloquer contre sa poitrine puis, à pas rapides essaierait de le transporter le plus loin possible derrière les lignes adverses jusqu'à ce qu'il soit plaqué par les arrières revenus sur lui. Le tir était alors considèré comme une passe valide qui parfois dépassait les quarante mètres et transportait le jeu de l'autre côté de la séparation médiane des deux camps. Alors une ovation de joie s'élèverait des supporters et une mine angoissée paralyserait les partisans de l'équipe un peu bousculée.

 
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