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Cleveland Public Schools - L’éducation sélective

Par André Girod 

 

La question de l’évolution des rapports entre Noirs et Blancs ( quoique ces termes soient de plus en plus mis en cause car ils sont péjoratifs, surtout pour les « noirs ») est souvent posée en Amérique, beaucoup plus qu’en France. D’abord, aux USA, l’utilisation du mot « Noir » est  remplacée par « Afro-American » qui indique l’origine géographique de ce groupe de citoyens. Il apparaît comme plus logique et surtout moins indigne. Le terme «  Asians » ne suscite pas la même réaction, bien au contraire. Les résultats dans les tests prouvent que les «  Asians » sont parmi les meilleurs étudiants dans les universités américaines. Par conséquent, la couleur de la peau ( autre que blanche) ne joue aucun rôle dans le cas des Chinois ou Vietnamiens, contingent important d’émigrés aux Etats-Unis. Se promener à Chinatown à San Francisco, quartier extrêmement populaire pour les touristes et mon quartier favori dans cette ville, apporte nettement moins d’angoisse que de flâner dans le Sud de Chicago ou à Harlem. Par conséquent, je continuerai à utiliser la couleur pour différencier les groupes ethniques aux USA.

 

Le problème a plus d’importance qu’en France puisque la proportion des « Noirs » est plus élevée en Amérique (près de 20% de la population) et que cette population est encore de nos jours concentrée dans les mêmes quartiers.

 

J’en reviens donc à la situation de 1975, quelques années après la fin de la discrimination raciale (du moins sur papier et officiellement). Nous avons vu la difficile ouverture vers une acceptation de partager un programme pour les enfants, à Chicago. Le système scolaire de Cleveland a eu une autre approche avec la classe franco-américaine. Pour mieux en parler citons un extrait de «  La classe de neige franco-américaine » Page 185 :

 

« Or en 1975, j’arrivai à Cleveland, grande ville en pleine tourmente raciale, ce que j’ignorais. Un combat était mené par les Noirs depuis 1963. Cette année-là des manifestations furent organisées par les membres du NAACP pour dénoncer la ségrégation dans les écoles de Cleveland.

 

Je puise mes renseignements dans les deux rapports rédigés par Leonard Nathaniel Moore, de l’Université de Louisiane : «  The school desegregation crisis of Cleveland, Ohio 1963-1964 » et de Leonard Stevens : « Busing : desegregation, litigation in the elementary school  education. Racial integration ». Mais je replace ces détails dans le cadre des souvenirs personnels de ma mission à Cleveland.

 

Je cite certains passages : d’abord sur la composition des effectifs scolaires dans cette ville :

«  La crise des écoles de Cleveland résulte de la fuite des nombreux Blancs qui quittent le centre ville pour s’établir à l’extérieur…. Entre 1950 et 1965 la population noire passa de 147 847 à 279 352 alors que la population générale diminuait de 914 808 à 810 858 … Le pourcentage de la population noire grimpait de 16,2 % à 34,4 %. »

 

En effet le constat était évident en visitant Cleveland comme me l’avait fait faire Jean Thom ( inspectrice ) en allant d’école en école pour choisir celles qui participeraient. Nous nous rendîmes d’abord à « Benjamin school » dans le quartier ouest de la ville, école où enseignait Pat Petersen : tous les enfants étaient blancs, ce que déplorait Jean. Puis nous traversâmes la ville et je reconnus immédiatement la ligne de démarcation : la rivière Cuyahoga qui séparait le côté blanc du côté noir. A « Gracemount School », à l’est, les enfants étaient tous noirs. Jean m’expliqua à mi mots que le projet que je présentais pouvait être l’exemple d’une « desegration » - intégration – possible dans un programme unique. Tous les enfants inscrits venant des deux quartiers extrêmes seraient mélangés pendant les trois semaines de la classe franco-américaine dans les Alpes. Cela n’allait non seulement être un mélange linguistique mais aussi racial !

cleveland_1_310Et le juge fédéral Frank J. Battisti ( 4 octobre 1922- 19 octobre 1994) depuis quatre ans attaquait le système scolaire de Cleveland pour « racial segregation ». C’était un juge coriace qui ne lâchait jamais. Avec sa tête de bulldog quand il avait planté les crocs, il faisait saigner. Et ce procès très médiatisé coûtait une fortune au School Board. Alors le programme des classes de neige franco-américaines et puis le « back to back » dont je parlerai plus tard devaient servir d’exemples à une intégration plus souple des enfants noirs et blancs.

 

En 1977, le système scolaire fut condamné par la cour fédérale à organiser le « busing  »  obligatoire qui consistait à transporter en autocars scolaires jaunes les enfants blancs vers l’est et les noirs vers l’ouest. L’année où j’arrivai à Cleveland voyait un dernier recours pour éviter le pire dans cette intégration forcée. Jean et le superintendant Briggs d’un côté et le Maire Ralph Perk de l’autre m’expliquèrent que le transport aurait deux conséquences dramatiques : la fuite des blancs vers les banlieues cossues et un déficit énorme dans le budget qui, je le rappelle, était uniquement financé à l’échelle locale par une taxe spéciale sur les habitations. Plus les blancs aisés partaient moins cette taxe rapportait.

 

Je rappelle aussi que le même juge Battisti avait acquitté les 8 gardes nationaux de l’Ohio qui avaient tué 4 étudiants au cours de manifestations à l’Université de Kent le 4 mai 1970.

 

Après l’acceptation des classes franco-américaines par le « School Board » à l’unanimité selon Jean Thom, je reçus du superintendant Briggs une invitation à rencontrer au cours d’une réunion informelle le juge Battisti pour lui expliquer ce que mon programme pouvait apporter aux écoles. Accompagné de Briggs, Jean Thom et du Docteur Charles Jordan, inspecteur général des « Magnet schools » je fus introduit dans son bureau. De corpulence forte, les cheveux blancs, il représenta immédiatement à mes yeux la loi et je sus que je ne pouvais pas le tromper sur notre démarche. Il écouta attentivement la philosophie éducative derrière l’idée des classes franco-américaines et la façon dont elles allaient être mises en place à Cleveland.

 

Je me souviens du grognement qu’il poussa lorsqu’il comprit que ce programme serait entièrement financé par les parents américains :

- Discrimination par l’argent est pire que discrimination par la race ! lança-t-il aux représentants des écoles.

- En France, repris-je au bond, la Mairie s’assure que ce programme est accessible pour tous en instituant un quotient familial, la famille payant selon ses moyens.

Battisti  se tut quelques secondes puis dit :

- Et comment payer un tel programme à Cleveland ? La Mairie n’est pas partie prenante, par les impôts, du système éducatif et le « School Board » n’a pas les fonds !

- Vous pourriez, répliquai-je ne sachant si ma réponse allait le faire bondir de son siège, utiliser l’argent dépensé pour mener tous ces procès !

Je crus que Briggs, Thom et Jordan allaient tomber de leur chaise. Mon impertinence faisait, à leurs yeux, tout capoter.

 

Mais Frank Battisti, les yeux pétillants de malice, ce qui contrastait avec la première image que j’avais eu de lui en entrant, déclara :

- En effet, Mr Girod, vous avez la véritable solution à notre dilemme : dépenser pour l’éducation, pas pour la justice. Malheureusement nous habitons dans une société plus procédurière que judicieuse.

 

Malgré cette rencontre, la justice à l’américaine prévalut : le " School Board " fut condamné à assurer l’intégration raciale. Le superintendant Briggs, profondément blessé de ne pas avoir réussi à éviter cette condamnation, démissionna une semaine après le jugement. Il partit en Arizona comme professeur à l’Université. En 1998 il s’éteignit, convaincu qu’il avait fait tout son possible pour apporter une solution autre que l’intégration forcée. A son départ, il y eut une réception à laquelle j’avais été invité et le hasard fit que j’étais dans les environs. Je m’y rendis : je vis un homme intègre, fier de son travail auprès des écoles de Cleveland mais désillusionné sur le comportement humain : rapprocher les deux races dans ses écoles avait été un cinglant échec et il se retirait amer. Ici même je lui rends un vibrant hommage car il avait soutenu les classes franco-américaines avec ferveur, persuadé que ce genre de solution, par la douceur, la conviction, un programme passionnant, étaient la seule solution à la discrimination existante. J’en profite pour aussi saluer profondément Jean Thom et le Dr Charles Jordan qui m’ont toujours accompagné dans ma démarche. Où que vous soyez, merci.

 

Autre conséquence de ce procès : le Maire de Cleveland, Ralph Perk fut battu aux élections en 1977. Il fut remplacé en 1979 par George Victor Voinovich, Républicain qui avait battu le démocrate Kucinich par 56% à 44%. Lors de son investiture, Voinovich déclara : «  My war will be to save one of the country’s great cities ».( Ma guerre est de sauver l’une des plus grandes villes aux Etats-Unis). Mais en tant que Maire de Cleveland il fut obligé de déposer le bilan de la ville, la première fois depuis la Grande dépression (1930) qu’une ville américaine était mise sous tutelle. Je reviendrai sur George plus loin pour parler de sa tragédie et des précieux conseils qu’il me donna sur la gestion d’une société américaine.

 

Le résultat fut désastreux : en quelques mois, un grand nombre de familles blanches déménagèrent vers la banlieue sud, en particulier vers la bourgade de Medina qui passa de quelques milliers à près de vingt mille. En six mois, des lotissements immenses se développèrent au milieu des champs de maïs et des écoles primaires extraordinaires furent construites comme « Heritage School » dont je parlerai plus tard. Mon programme fut entraîné par des parents vers cette commune et Medina devint l’une de nos meilleures villes américaines du Mid West dans les années 1980.  »

 

Dans le texte, la mention de «  Magnet schools » a été utilisée pour désigner certaines écoles de Cleveland. Depuis les années 1920, le français était enseigné dans les écoles primaires, réalité surprenante qui faisait de Cleveland l’un des meilleurs systèmes scolaires américains, souvent cité comme modèle. Or depuis longtemps, les écoles étaient organisées selon le niveau intellectuel des enfants. Les «  Magnets schools » ne recevaient que des enfants qui avaient un QI supérieur à 130. Les élèves étaient testés dés la maternelle et ceux qui présentaient un haut degré d’intelligence étaient sélectionnés pour ces écoles exceptionnelles. Les enfants étaient transportés en autocar des différents quartiers vers les établissements. Cette démarche avait un avantage certain : les parents ACCEPTAIENT  le «  busing » puisque c’était pour le bien académique de leurs enfants, pas UNIQUEMENT pour un mélange racial. Or le mélange se faisait puisqu’il y avait autant d’enfants blancs que noirs acceptés dans ce programme.

 

Je retrouvai le même système copié sur Cleveland dans la ville de Jackson, Michigan. Leur «  Magnet school » située au centre de la ville, comptait près de mille élèves de niveau primaire. C’était un ancien «  junior High School » ( collège) transformé en école élémentaire. Dans le curriculum fut inclue la classe franco-américaine. Mais il y avait aussi d’autres sections : maths avancés, sciences, autres langues comme l’espagnol, musique, arts. Cette école réservée aux enfants doués permettait là aussi une intégration mais sans idée d’obligation ou de «  forced busing ». Malgré tout, cela ne suffisait pas pour le gouvernement fédéral qui condamna tous ces systèmes scolaires à mélanger par la force enfants blancs et noirs.

 

Dernière question : comment avais-je connu le système de Cleveland ? Au cours d’une discussion avec Nicolas Sarkozy et Achille Peretti, de la Mairie de Neuilly sur Seine  ( voir photos) ( puisque cette ville participait à la classe franco-américaine), Sarkozy admiratif des Etats-Unis avait mentionné que Ralph Perk, Maire de Cleveland ( voir photo) avait été le seul maire d’une grande ville américaine à défendre le droit d’atterrissage du Concorde sur un aéroport américain ! Cleveland fut alors associé, sur demande de Péretti, avec Neuilly sur Seine …. Jusqu’au désastre avec Chicago ! 

 

Quant à George Voinovich, Gouverneur de l’état de l’Ohio puis Maire de Cleveland et enfin Sénateur à Washington, il fit inscrire ses trois enfants dans la « classe franco-américaine ». Molly, sa dernière fille, fut malheureusement tuée par un chauffard, la veille de son départ pour la France. Le livre « Classe franco-américaine » lui est dédié.

 André Girod

 

 
 
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