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Le génie de Cedar Rapids : Arthur Andrew Collins

Par André Girod 

 

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Qu’il est plaisant de raconter une histoire qui ressemble à un conte de fées. En Europe, on parle de princes et de princesses qui se transforment en rois et reines mais aux Etats-Unis, on parle de génies qui deviennent des rois. Dans ce vaste pays où l’innovation vaut un titre de noblesse, il est des hommes qui, par leur simple invention et recherche, révolutionnèrent le monde. L’un d’eux resta modeste jusqu’à la fin de ses jours. Pourtant sans lui, le monde serait resté silencieux et la communication n’aurait pas évolué.

 

Toutes les compagnies aériennes le savent, les tours de contrôle aussi. Enfin un hommage est rendu à cet homme par toutes les marines, les flottes aériennes, les armées, les expéditions sur la lune et à travers l’espace.

 

Cet homme, inconnu en France, est Arthur Andrew Collins. J’ai un fort sentiment à son égard et un proche attachement à sa personne : j’ai vécu dans la maison à Cedar Rapids, Iowa où il avait commencé sa carrière à … neuf ans! A de nombreuses reprises, je le vis et lui parlai. Au premier abord, rien d’un génie et d’un milliardaire, tellement ses manières étaient simples. Jusqu’à la fin de sa vie, il avait conservé un petit coin dans ses vastes usines pour continuer ses recherches. Il passait totalement inaperçu et fuyait toutes les mondanités et tous les honneurs. Rares sont les entretiens qu’il eut avec les médias. Pourtant, il est considéré un génie au même titre que Bill Gates ou Steve Jobs.

 

Reprenons-nous un peu et voyons qui était Art, comme il se faisait appeler.

 

Arthur Andrew Collins était né à Kingfisher, Oklahoma, le 9 septembre 1909. Vers cinq ans, il suit ses parents à Cedar Rapids, Iowa où son père fonde la « Collins Farms Company », société qui cherche à améliorer la production agricole dans ces grandes plaines du Midwest.  Le père répétait à l’alentour :«  Why not manufacture food for the American consumer as cheaply as motor cars and radios are manufactured. »

Pourquoi ne pas produire de la nourriture pour le consommateur américain aussi bon marché que les voitures ou les radios ?)

 

Il ajoutait : «  Why not produce food on a large scale by intensive farming methods in Iowa where High yields could be obtained at a low cost ? »

Pourquoi ne pas produire de la nourriture en grande quantité avec des méthodes agricoles intensives dans l’Iowa où le rendement pourrait être obtenu à « low cost » ? ( bon marché, à bas prix), formule devenue à la mode de nos jours)

 

Il préconisa  de regrouper les fermes qui ne dépassaient guère cent hectares ( 250  US acres) pour en faire des ensembles d’au moins 800 ha. D’où facilité d’utiliser des tracteurs, batteuses moissonneuses, agriculture intensive que l’on utilise à présent aux Etats-Unis.  Sa société finit par posséder près de 25 000 hectares de terres cultivables. Une bien jolie ferme quand on pense qu’en France, la surface moyenne des fermes est passée de 42 ha en 1988 à 78 ha en 2009 !

 

arthur_andrew_collins_3_310Le fils alors âgé de neuf ans, est attiré par les premières radios qui apparaissent. Elles sont primitives, encombrantes et ont une faible portée. Mais la première qu’il possède le fascine car il voit comment l’améliorer. Alors dans la maison de son copain Lund sur l’Avenue D, NE à Cedar Rapids, il se fabrique un atelier dans la cave. Avec du bric et du brac, il construit un nouveau poste : il met des condensateurs dans un tube que le père de son copain utilise pour son travail avec Quaker’s Oats, la société agro alimentaire du coin. Il place des punaises comme points de contact, enroule du fil de cuivre autour du tube et place des plaques métalliques comme transformateurs. Du vrai bricolage. Puis il sort une antenne de 60 pieds ( 20 mètres) par la fenêtre du sous-sol et le tout est prêt à fonctionner. Il dira : «  I used a Quaker Oats box to wind the tuning coil and used a Model T spark coil. »  ( J’ai utilisé une boite de quaker Oats pour y enrouler uns spirale et utilisai  une pièce de Model T).

 

Mais un éclair toucha l’antenne qui brûla. Le père du copain leur demanda d’aller faire leurs expériences ailleurs et Art transporta le matériel chez lui, en l’absence de son père pour le cacher dans sa chambre. Mr Collins Sr  finalement prit au sérieux le bricolage du fils et l’aida financièrement à s’acheter des éléments plus professionnels.

 

En 1923 le gouvernement fédéral autorisa les radio amateurs à obtenir une licence pour leur passion. Art avait 14 ans et il prit la sienne. Devant l’efficacité de son appareil, la police de Cedar Rapids lui demanda de les aider dans leur système de communication et une voiture de police stationna pratiquement tous les jours devant chez lui.

 

Très vite, dû à la puissance exceptionnelle de sa radio, il communique avec les amateurs du monde entier : Australie, Chili et tous les coins d’Amérique. Sa réputation devient si connue dans ce monde ultra secret qu’on lui demande des conseils.

 

Or en 1925, une expédition se monta pour faire des recherches scientifiques dans le Groenland. Elle serait dirigée par MacMillan avec comme collaborateur Richard E Byrd. Deux navires furent affrétés : le Bowdoin et le Perry. La communication devait s’instaurer entre une base navale près de Washington sous la surveillance de la marine. Mais les contacts étaient faibles et intermittents d’où la difficulté de la Marine de suivre l’expédition.

 

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Or la nouvelle se répandit vite aux Etats-Unis qu’un gamin de quinze ans, dans une ville perdue au cœur de l’Amérique, Cedar Rapids, Iowa, obtenait toutes les nuits un excellent contact avec MacMillan. Il faisait à lui tout seul ce que la US Navy ne pouvait accomplir. Ce fut le scoop du jour, l’info sensationnelle dans tous les journaux. A 16 ans, Arthur Andrew Collins était devenu un héros !

 

Il devint le contact radio avec l’amiral E Byrd quand ce dernier partit au Pôle Sud, en 1929. Puis il poursuivit ses études à Coe College, à l’Université de Iowa City.  Mais en 1927, pour tester son matériel sous diverses conditions atmosphériques, il partit en camion vers l’Ouest avec son ami Paul Engle, notre cher fondateur du «  International Writing Workshop » ! Que le monde est petit !

 

En 1931, devant le succès de ses appareils, Art transforme son passe-temps en métier. Il dira qu’il montera du sous-sol au salon, chemin suivi par de nombreux inventeurs aux Etats-Unis. En 1932, il lance sa première publicité et trouve un vieux bâtiment abandonné par la « Salvation Army » ( Armée du Salut) pour établir son premier atelier. Il est lancé et plus rien ne l’arrêtera. Il fonde la « Collins Radio Company » qui deviendra le leader dans ce domaine.

 

arthur_andrew_collins_4_310En septembre 1933, il emploie huit personnes avec un capital de $29 000. Les usines à présent comptent plus de 100 000 employés pour un chiffre d’affaires dépassant les milliards de dollars.

 

Collins fut le principal fournisseur des systèmes de télécommunications pour les programmes de l’espace Apollo, Gemini, Mercury et le Sky Lab program.

Mais en 1973, après la suppression de commandes de la NASA, l’entreprise connut de grosses difficultés financières et faillit déposer le bilan. Arthur Andrew Collins était un inventeur, pas un gestionnaire. Ce fut son père, Merle, dés la formation de sa société, qui devint le trésorier puis le directeur financier. Malheureusement son père malade ne pouvait plus assumer.

 

La «  corporation » fut sauvée par North Rockwell qui en fit un énorme complexe industriel à la limite de Cedar Rapids. Pendant la guerre froide, alors que j’habitais Cedar Rapids, un proche ami, le Dr Lippisch dont la femme allemande enseignait avec moi à Coe College, me disait toujours qu’il y avait en Union Soviétique, une fusée qui portait le nom de Cedar Rapids ! En effet dans un champ immense, à perte de vue, il y avait une forêt d’antennes qui regroupaient toutes les communications de la NASA. Des milliers d’antennes de toutes hauteurs, tailles, formes dominaient la ville. Dr Lippisch était un homme exceptionnel : bras droit de Van Braun, l’inventeur des V 2, il avait  été capturé en 1945 par les Américains et transporté secrètement en Amérique pour aider à développer le programme spatial américain. Génie en tout : il jouait du violon dans un orchestre, il était d’une supériorité intellectuelle. Que du plaisir de passer de longues soirées avec Alexander et sa femme à écouter du Bach ou du Mozart.

 

Quelle vie eut le Dr Alexander Lippisch ! Et se retrouver au coeur de l’Iowa ! Cedar Rapids connut une ère de prospérité et de développement pendant tout le XXe siècle ! Ce fut un nid de découvertes et de progrès technologiques que l’endroit au milieu des champs de maïs expliquait mal.

 

Né en Allemagne, Alexander Lippisch s’intéressa très vite à l’aviation naissante. Il travailla à concevoir le Zeppelin, inventa l’aile Delta, le premier avion à réaction le « Lippisch P-13 », lança les premiers Messerschmidt et seconda Van Braun dans la fabrication des V 2. Capturé par les Américains en 1945, il fut transféré secrètement aux Etats-Unis à Cedar Rapids pour travailler avec Collins. Il y mourut et y est enterré.

 

Dans les années 1970, Cedar Rapids était un centre effervescent de technologie et y vivaient et travaillaient des hommes de la plus haute stature. Les avoir connus et côtoyés restera dans ma carrière et ma vie les plus fascinants moments qui fussent.

 

C’est pourquoi je redoute que la comédie « Cedar Rapids » ne donne une fausse, voire une mauvaise impression de cette ville peu connue mais qui mérite de l’être.

 

Anecdote amusante si parler licenciements peut faire sourire. Elle vaut le coup d’être narrée pour terminer.

 

En 1973, Collins faillit couler et un plan de licenciement fut lancé un vendredi soir à 17 heures. 7 000 ouvriers reçurent en même temps un « Pink slip » ( lettre de licenciement). Dés le lundi, grand nombre émigraient à Dallas, Texas où Arthur Collins venait d’ouvrir une autre usine plus moderne. C’est comme cela en Amérique ! Pas un pneu de brûlé, pas une pancarte à la sortie des ateliers, pas de plan social, pas la moindre protestation ! Imaginez ce qui se serait passé en France.

 

Mais le plus rocambolesque fut le discours du superintendant des écoles devant un parterre d’enseignants convoqués à la hâte pour parler de la situation du système scolaire qui perdait ainsi 7 millions de dollars de taxes !

 

C’est extrait de mon livre : «  Flammes du père inconnu » :

 

« D’où ce vendredi noir dans l’histoire de l’entreprise Collins. Sept mille employés, manœuvres, contremaîtres, ingénieurs, gestionnaires et chercheurs, salariés à tous les niveaux, dans tous les domaines, reçurent, ce matin-là, leur feuille rose de licenciement. Les jours qui suivirent m’étonnèrent, moi petit Français de la classe mi ouvrière, mi petite bourgeoisie de Ménilmontant : aucune manifestation, aucune assemblée contestataire, rien qui ne put déceler une révolte outrancière des limogés, aucune grève programmée. Simplement un exode organisé à la hâte par de nombreuses familles qui s’apprêtaient à quitter Cedar Rapids pour tenter leur chance sous des cieux plus propices. Beaucoup se dirigèrent avec femme et enfants vers le Texas qui connaissait un boom, d’autres vers la Californie. En moins de deux mois, la ville se vida de quelques dix mille habitants. Les conséquences furent terribles mais acceptées par tous. Le prix de l’immobilier chuta puisque près de trois mille maisons étaient mises d’un coup sur le marché. La main-d’œuvre devenue abondante fut reprise avec des salaires moins élevés par d’autres usines de la région et en particulier par Quaker Oats, gros producteur de céréales, qui possédaient deux usines de traitement agro-alimentaire et son siège social à Cedar Rapids.

 

Mais le fait le plus surprenant fut la réaction du système scolaire. Les écoles venaient de perdre quelque deux mille élèves et surtout la manne qui provenait des impôts locaux et des taxes industrielles de Collins. Un trou de plusieurs millions de dollars dans son budget. Aux Etats-Unis, les établissements scolaires sont financés uniquement à l’échelle locale, sommes que versent tous les propriétaires directement dans les caisses du système scolaire en même temps que les impôts fédéraux. Trois mille familles qui disparaissent sont trois mille cotisations de moins. Alors dans l’urgence, une réunion fut organisée où tous les enseignants furent convoqués. J’y fus invité en tant que président de la fédération des parents d’élèves de l’école Polk où avaient été inscrits mes enfants. Nous nous retrouvâmes près de deux mille personnes dans un vaste gymnase. Tous les professeurs avaient le visage préoccupé et soucieux des crises mais tous étaient prêts à accepter les terribles mesures rendues obligatoires par le licenciement massif des usines Collins. Cette démarche faisait partie de l’ensemble du système et ne pouvait être dissociée de l’état général de l’économie nationale. Si dans leur région, ils subissaient cette violente crise, il devait se trouver quelque part aux Etats-Unis, selon le principe des vases communicants, une région qui allait prospérer. Il suffisait de suivre le flot des déracinés pour retrouver un emploi. Si les écoles de Cedar Rapids se vidaient, d’autres au sud, au nord, à l’est ou à l’ouest allaient forcément accueillir ces nouveaux arrivants et ainsi créer des demandes de professeurs. Le circuit était bouclé. Encore fallait-il, pour éviter le chômage, plier bagages avec femme et enfants et repartir comme les pionniers du siècle précédent sur les routes et retraverser plaines et montagnes. Ce fut d’ailleurs dans les jours qui suivirent, la sage décision de nombreux licenciés. Ils n’avaient rien à attendre du gouvernement fédéral dont ce n’était pas le rôle d’ailleurs de compenser les fluctuations du marché, les aléas de l’offre et de la demande. Ils étaient seuls devant leurs responsabilités et connaissaient les formalités à suivre pour se sortir de ce pétrin : mobilité, flexibilité, polyvalence, remise en question, stages de réinsertion, initiative et courage. Telles sont les grandes qualités de l’Américain. Je ne pouvais pourtant pas m’empêcher de traîner sur le devant de mon esprit, les scènes qui auraient eu lieu si cette catastrophe était arrivée en France : pneus et cagettes brûlés, banderoles criant scandale, délégués cégétistes s’égosillant devant les micros et les caméras pour hurler leur colère et leur frustration devant l’horreur du capitalisme et les politiciens, pour leur emboîter le pas, faire une surenchère dans la vindicte et la revendication. Ici, tout fut traité dans la dignité, la compréhension et l’acceptation du système qui licenciait d’un côté mais embauchait aussitôt de l’autre. Personne n’eut à redire !

 

Pour en revenir à notre réunion prévue par le système scolaire, elle fut dirigée par le « Superintendant » une sorte d’inspecteur général des écoles, à mi-chemin entre un gestionnaire et un pédagogue. Ce soir-là, le Dr A. avait endossé sa toge de membre du conseil d’administration. Il allait tailler dans le vif et le sang allait gicler. Tous les enseignants présents le savaient mais ils n’avaient aucune idée de l’ampleur des coupes sombres. Debout sur le devant de la scène comme un vieux crooner qui reprend son répertoire, le superintendant prit le micro et d’une voix ferme remercia ses auditeurs d’être si nombreux. Il y avait de quoi : leur avenir était en jeu. Puis sortit de ses lèvres un discours hallucinant que seuls les Américains peuvent comprendre sans cris de révolte. Je n’en crus pas mes oreilles tellement il était brutal. Je vais tâcher de le résumer en y mettant les intonations dramatiques qui traduiraient ce cataclysme économique régional. Allez , je me lance :

«  Mesdames et Messieurs, le sort qui frappe notre communauté ne peut que nous obliger à prendre des mesures drastiques. Le budget amputé de plusieurs millions de dollars ne permettra pas de garder tout notre effectif pour l’année prochaine. Nous devons éliminer un certain nombre de postes. Mais Dieu nous aidera dans notre tâche. La vie présente d’étranges coïncidences et nous profiterons de cette fatalité pour éviter de trop faire souffrir. En effet Dieu au cours des mois suivants rappellera à lui plusieurs de nos enseignants, apportera le bonheur de la grossesse à quelques enseignantes et de plus nous espérons que nombreux parmi vous auront la bonne idée de déménager sous des cieux plus cléments. L’un dans l’autre, nous arriverons ainsi à diminuer notre personnel à un tel point que nous n’aurons pas à trop éliminer de postes. La nature si généreuse saura très bien nous comprendre  et nous apprécierons hautement son aide. Ce ne sera qu’à la fin du mois de juin, lors du renouvellement des contrats que vous saurez si vous resterez avec nous. Mais j’encourage les jeunes enseignants, dernièrement recrutés à commencer à prospecter dans d’autres systèmes scolaires. Je vous souhaite bonne chance et nous serons heureux d’appuyer vos demandes. Que Dieu vous garde ! » Et nous avions affaire à un système public !

 

Je fus abasourdi de voir que l’homme en noir était applaudi à bras rompre comme à la fin d’un concert pop. Mais ce qui m’était difficile à comprendre, c’est que ces applaudissements récompensaient l’honnêteté et l’intégrité de l’administrateur qui, par un discours clair et précis, sans ambiguïtés, avait su donner l’image la plus performante qui fût. Pas de langue de bois, pas d’entrejambes, pas de fausses promesses comme c’est la banalité en France. Maintenant chacun savait à quoi s’en tenir et pouvait en toute connaissance et conscience, prendre la décision qui lui convenait. Pour un débutant, le choix apparaissait des plus limpides : se mettre à chercher ailleurs.

 

En septembre, il n’y eut aucun licenciement sec: suffisamment d’enseignants étaient morts dans des accidents ou des suicides, assez de femmes  connaissaient la grande joie d’être enceintes, de nombreux jeunes avaient retrouvé un poste dans une autre région . Un grand soulagement résonna dans les chaumières et un immense alélouia s’éleva vers le ciel pour remercier Dieu de sa compréhension. »

 

Il faisait bon vivre à Cedar Rapids !

André Girod 

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